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Le bilan masse de l’Antarctique est en hausse. Une bonne nouvelle ?

Baie Fournier, Antarctique (Photo : Antoine Viot).

Bonjour à tous.tes !
Si vous avez suivi ma dernière pastille, vous saurez que j’ai présenté la dernière fois les conclusions du dernier rapport de l’OMM, aussi édifiant qu’inquiétant. Depuis la parution de ce rapport, le service d’étude du changement climatique Copernicus a compilé un nouveau rapport, le European State of the Climate (ESOTC), se focalisant sur la situation sur notre continent.

Parmi les différentes infographies, l’une d’elles m’a intrigué. Je vous propose de revenir dessus.

Un bilan masse positif pour l’Antarctique
 
La section du ESOTC dédiée aux calottes polaires donne plusieurs chiffres-clés sur l’évolution des calottes polaires en 2022. En particulier, on apprend que l’Antarctique a gagné de la masse. Et pas qu’un peu. Au lieu d’en perdre 109 gigatonnes, sa moyenne depuis une trentaine d’années, il en a gagné 96 (modulo les incertitudes). Le rapport poursuit en expliquant que cette augmentation serait due à d’importantes précipitations neigeuses en Antarctique de l’Est. Ces précipitations seraient la conséquence d’une vague de chaleur intense qui a touché le continent en mars 2022, et dont la glaciologue Heidi Sevestre a déjà parlé à l’époque.

Et bien sachez qu’une équipe de scientifique élargie comprenant des chercheurs de plus d’une quinzaine de pays a travaillé sur cet évènement, afin d’en comprendre l’origine, les processus et les conséquences. Leurs résultats ont été publiés en mars dernier dans le Journal of Climate. L’étude est passionnante, tant elle brasse plusieurs supports de recherches (modélisation climatique régionale, modélisation des névés, observations météorologiques in situ et satellites…), ainsi que plusieurs domaines scientifiques (physique atmosphérique, océanographie, glaciologie, paléoclimatologie et même astrophysique). Je vous propose donc un petit tour en Antarctique de l’Est…

Que s’est-il passé ?

C’est le premier des deux articles (Wille et al., 2024a) qui explique le phénomène. Tout commence le 15 mars 2022, alors qu’une grosse vague de chaleur est observée en Antarctique de l’Est, notamment à Dumont D’Urville et Concordia. Les températures grimpent jusqu’à 30°C/40°C au-dessus de la normale, rivalisant avec les piques de température estivaux. On mesure ainsi -9,4°C à la station franco-italienne de Concordia. De telles températures au début de l’hiver sont d’autant plus étranges que la transition entre l’été et l’hiver austral est d’ordinaire très franche, et que les conditions deviennent généralement très vite glaciales en mars.

En comparant les données atmosphériques, les chercheurs réalisent que tout provient de ce qu’on appelle une rivière atmosphérique. Une sorte de gigantesque bulle d’air venue des régions subtropicales et de l’océan indien, parvenant à s’incruster jusqu’au continent antarctique, et ramenant avec elle chaleur et humidité sur le plateau polaire. Sur l’image ci-dessous, vous observez la mesure de la température de la neige (pour différences profondeurs) pendant cette période à Concordia :

Quelles conséquences pour le continent ?

Les conséquences de cette rivière atmosphérique dépassent largement la seule question des records de chaleurs. Elles sont expliquées dans le second article publié par cette équipe (Wille et al., 2024b).

La première, c’est bien sûr l’intensification des précipitations pluvieuses et l’augmentation de la fonte sur certaines régions côtières, avec quasiment 100% des précipitations pluvieuses habituelles de Mars en seulement 3 jours (du 16 au 18 mars).
Mais cette augmentation de la fonte a été largement outrepassée par la quantité de précipitations neigeuses tombées sur le plateau antarctique de l’Est. Entre le 16 et le 18 Mars, elles constituent environ 32% de toutes les précipitations neigeuses sur l’ensemble de la calotte et pour le mois de mars. Pour la seule région de l’Antarctique de l’Est, c’est même 90%, comme en témoigne l’illustration suivante. Voilà où se trouve une partie de l’explication de cet étonnant bilan de masse positif pour 2022.

Pourcentage des précipitations ayant eu lieu entre le 16 et le 18 mars 2022 par rapport à tout le mois de mars 2022. (Wille et al., 2024b)

En termes d’effet à grande échelle facilement perceptibles, un autre phénomène majeur a eu lieu. Mais avant d’y revenir, je voulais attirer votre attention sur une autre conséquence de cette rivière atmosphérique, qui dépasse le seul cadre du bilan de masse de la calotte.

Depuis les travaux de Claude Lorius, on sait que la température de l’air joue sur la composition isotopique (chimique) des flocons de neige. Cette variation dans la composition se retrouve dans la glace, où elle est notamment utilisée pour illustrer les variations climatiques passées de la Terre. Les chercheurs travaillant sur ces questions ont ainsi montré que cette rivière atmosphérique a produit un signal isotopique enregistré dans la glace. Dit autrement, la teneur en humidité était tellement élevée qu’on ne peut pas exclure que cet évènement soit même archivé dans la composition isotopique des futures carottes glaciaires. Avec une conséquence négative cette fois, car elle pourrait induire des biais dans les reconstructions des archives paléoclimatiques. L’histoire va même plus loin, car, à en croire les scientifiques, cette rivière atmosphérique et l’humidité qu’elle a apportée auraient même eu des conséquences sur la signature d’autres éléments chimiques, utilisés cette fois pour l’étude des rayons cosmiques.

La conséquence indirecte, inattendue et inquiétante.

Comme je le mentionnais plus haut, cette perturbation atmosphérique a aussi eu une autre conséquence : l’effondrement brutal d’une plateforme de glace, Conger Ice Shelf.

Étapes de la désintégration de Conger Ice-Shelf, entre le 5 mars et le 19 mars 2022 (NASA).

Si les scientifiques savaient depuis longtemps que les rivières atmosphériques pouvaient impacter les ice-shelves (des déclenchements de vêlage d’icebergs ont déjà été observés sur Amery Ice Shelf et Brunt Ice Shelf), c’est la première fois qu’on observe une désintégration directement liée à une rivière atmosphérique. Entre le 5 mars et le 19 mars, ce sont 135km² qui ont disparu, vêlant au passage plusieurs icebergs suffisamment grands pour être nommés par le service de surveillance des icebergs (dont le C-37).

En s’intéressant un peu plus aux détails, on remarque aussi que ce n’est pas la vague de chaleur en elle-même qui a amené à la destruction de l’ice shelf, mais que la plateforme a d’abord été affaiblie par deux vêlages successifs, avant d’être impactée par la houle et le vent résultant du cyclone situé au large. Par ailleurs, l’étude affirme qu’à la fin de l’été 2022, la banquise était dans un état médiocre (j’en avait parlé ici), et que c’est aussi pour cette raison qu’elle n’a pas pu résister à la houle issue du cyclone extratropical se déroulant au large.

La disparition de cette « petite » plateforme est donc bien la conséquence de l’accumulation de plusieurs perturbations (modification du régime des vents, affaiblissement de la banquise) bel et bien liées au changement climatique.

Vers une accélération de l’écoulement de la glace ?

« Un petit ice shelf en plus, c’est pas si grave », me direz-vous, d’autant que cette glace flottante, bien qu’elle soit toujours attachée au continent, a déjà contribué à l’augmentation du niveau des mers (puisqu’elle flotte, justement). Certes. Mais il faut se rappeler que les ice-shelves sont souvent confinés à l’intérieur de larges baies. Ils adhèrent aux parois rocheuses du fjord et contribuent à ainsi à retenir l’écoulement de la glace des glaciers situés en amont. La disparition d’un ice-shelf va ainsi « libérer » l’écoulement des glaciers qui l’alimentent. Ce qui signifie davantage de glace dans l’océan, et donc, une augmentation du niveau marin.

C’est un phénomène qui a déjà été observé par le passé, notamment sur la plateforme de Larsen B, lors de sa désintégration rapide en mars 2002 (Scambos et al., 2004 ; Hulbe et al., 2008). Les glaciers alentours, tels que Crane Glacier, Hektoria Glacier ou Green Glacier, ont vu leur vitesse terminale passer de 1m/jour à environ 5m/jour (voir figure ci-dessous).

Vitesse de l’écoulement des glaciers situés en amont de la plateforme du Larsen B, avant et après sa désintégration (mars 2002). La vitesse illustrée est en mètre par jour, observée sur la partie terminale des glaciers. Seuls deux glaciers n’ont pas accéléré : ils alimentent tous deux une partie de la plateforme n’ayant pas été détruite. (adapté de Scambos et al., 2004)

Conclusion

À présent, rappelons que Conger Ice Shelf est une petite plateforme flottante. Mais il y en a d’autres, telles que les glaciers de la mer d’Amundsen (Thwaites Glaciers, Pine Island Glacier, Dotson ice-shelf et Crosson ice-shelf), qui sont bien plus vastes, qui retiennent beaucoup beaucoup plus de glace que Conger et qui sont, en plus, sur un point de bascule. Les conséquences en termes d’augmentation du niveau de la mer pourraient être bien plus importantes, si l’un d’eux venait à s’effondrer.

Or, pour réduire l’intensité et la durée de ces rivières atmosphériques (comme pour les autres évènements extrêmes) et pour éviter que leurs conséquences ne deviennent aussi catastrophiques qu’imprévisibles, il convient de diminuer drastiquement nos émissions.  

Sur le journal les Echos, j’apprends dans un article en date du 30 avril dernier que « le ministre de l'Industrie Roland Lescure a annoncé vendredi dernier le lancement d'une expérimentation autour du stockage de carbone, qui pourrait permettre d'absorber chaque année 8 millions de tonnes de carbone à partir de 2030, puis 16 millions en 2040. » À titre de comparaison, la France émet chaque année environ 400 millions de tonnes de GES. Comme rappelé ici, pour satisfaire aux engagements européens, elle devrait dès aujourd’hui réduire ses émissions de 16 millions de tonnes chaque année. Maintenant. Pas dans 15 ans. Par ailleurs, le Haut Conseil pour le Climat le dit clairement : les solutions basées sur les CCS (Carbon Capture and Storage) ne peuvent aller qu’en appui à des solutions visant la sobriété. La sobriété.

Pour le mot de la fin, je rappellerai que ces annonces de réductions des émissions se basent sur le Green Deal, c’est-à-dire le Pacte Vert européen. Or, le 9 juin se tiendront les élections de nos députés européens. Ceux-là mêmes qui déploieront out enterreront ces ambitions. Pour rappel, les partis d’extrême droite, puisqu’ils sont nationalistes, n’ont aucune ambition européenne. Par conséquent, ils n’auront aucune ambition écologique européenne.

Alors, si vous aimez l’Antarctique, fichtre, le 9 juin, allez voter.


Sources :

 

Wille, J. D., and Coauthors, 2024: The Extraordinary March 2022 East Antarctica “Heat” Wave. Part I: Observations and Meteorological Drivers. J. Climate, 37, 757–778, https://doi.org/10.1175/JCLI-D-23-0175.1.

Wille, J. D., and Coauthors, 2024: The Extraordinary March 2022 East Antarctica “Heat” Wave. Part II: Impacts on the Antarctic Ice Sheet. J. Climate, 37, 779–799, https://doi.org/10.1175/JCLI-D-23-0176.1.

Hulbe, C. L., Scambos, T. A., Youngberg, T., & Lamb, A. K. (2008). Patterns of glacier response to disintegration of the Larsen B ice shelf, Antarctic Peninsula. Global and planetary change, 63(1), 1-8.

Scambos, T. A., Bohlander, J. A., Shuman, C. A., & Skvarca, P. (2004). Glacier acceleration and thinning after ice shelf collapse in the Larsen B embayment, Antarctica. Geophysical Research Letters, 31(18).

https://www.lesechos.fr/politique-societe/gouvernement/six-questions-sur-le-stockage-de-co2-que-veut-experimenter-le-gouvernement-2092136

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