Traverser la forêt

Cela faisait longtemps que je n'avais rien proposé ici, en dépit de la parution récente du Novelliste#04, toujours disponible aux éditions Flatland !

Alors, sans blabla ni ambages, voici un texte que j'ai eu la chance de lire au cours du premier épisode d'un cycle de webconférences, proposé par la Maison Métropolitaine d'Insertion pour l'Emploi.

Episode #1 : Vers une mobilité inclusive et responsable. Webconférence au cours de laquelle on a pu assister, entre autres, à la présentation passionnante de Laura Foglia, Directrice de projet Mobilité pour le Shift Project.
Plus d'infos ici.

Quand le type est arrivé, suant, trempé sous son costard-cravate trop serré, j’ai d’abord eu de la peine. Il semblait tout droit débarqué d’un monde terne, gris, un monde sans âme ni inconscience folle, et jetait dans son dos des regards paniqués.
Mais il n’y avait personne. Aucune trace de traque. Aucune piste. Seulement la forêt, calme, vibrante, un peu fouillis, couleur rouille et fraîche. Une forêt dans son temps.

Quand je lui ai demandé ce qu’il fuyait ainsi, il n’a pas immédiatement répondu. Il semblait éreinté. Il m’a dit qu’il avait besoin d’une pause. D’un entre-temps. Juste quelques secondes, histoire d’ouvrir un avenir serein. Et lorsqu’il s’est laissé tomber par terre, assis en tailleur sur une rangée de trèfles, il m’a semblé aussi triste qu’un comptable dans une fête foraine.

Je l’ai laissé recouvrer ses esprits, tranquillement. Et puis, il m’a tout raconté.

Ses réveils tristes, son quotidien austère, les horreurs qui s’abattent sur son monde : il m’a parlé de guerres politiques et sociales, d’un virus qui plie sa société, qui semble s’acharner encore plus sur ceux qui n’ont déjà rien. Puis, il m’a dit que tout ça, c’était que dale. Qu’il y avait quelque chose de plus vaste, plus violent, bien pire encore. Plus puissant que tout le reste. Un roulement lointain, et pourtant déjà là. Ce mal, il l’a appelé : le Changement Climatique. Il m’en a tout décrit, les hausses de température, la récurrence des inondations, la disparition des coraux, des espèces animales, des ressources en eau, la désertification, les émissions de dioxyde de carbone et les sombres estimations des modèles numériques.

Alors, encore une fois, j’ai eu pitié de cet homme. Il me semblait tellement ébranlé, tellement à bout, tellement poussé dans sa jauge de terreur que je lui ai proposé de rester ici. Chez moi. De changer sa trame, de s’ouvrir à autre chose, de penser à lui plutôt qu’à son monde sur le déclin.

Il m’a regardé, et m’a répondu simplement : « Je ne peux pas. »
Alors, je l’ai dévisagé, un peu dubitatif, et j’ai répliqué :
« Pourtant à t’entendre, on dirait que c’est perdu. Ce réchauffement est en train de vous rouler dessus, et il vous faudra au minimum une génération pour faire changer les consciences. Or, tu viens de me dire que c’est dès à présent qu’il faudrait prendre des mesures ! Alors, objectivement, je ne pense pas que vous y arriverez. »
 
Était-ce mon attitude, un peu trop franche, peut-être trop agressive, qui l’offensa ? Je ne sais pas. Mais d’un coup ses yeux se sont éclairés. Ça avait la teneur d’une étincelle. La violence d’une colère profonde. Il s’est relevé, et dans son corps, il y avait une sorte de force. Un truc de défi, un truc qui venait de lui.

Il m’a demandé, et ça coulait comme une évidence.
« Et c’est une raison pour baisser les bras ? »
Il ne m’a pas laissé le temps de répondre. Il a enchainé :
« Quand on aime cause, on se bat pour elle. Alors, c’est clair, on ne lutte plus pour le mieux. On lutte pour le moins pire. Mais on lutte. On lutte, parce qu’au fond, tassée dans nos tripes, il y a cette volonté. Cette conviction intrinsèque et charnelle qu’il ne faut rien lâcher. Qu’on doit se réinventer, quitte à s’écorcher au passage. Que tout ça, nos vies, nos acquis, nos conquêtes, elles valent quelque chose. Elles méritent qu’on se batte pour elles. Alors, ce moins pire, ce futur chauffé à blanc, on va l’imaginer. Brasser les possibles, percuter les valeurs, décertifier les certitudes pour en faire quelque chose de neuf. D’actif, et de créateur. »

C’était tout. Il s’est tu, et j’ai senti sa détermination ancrée dans l’air, tout autour de moi.

Plus tard, quand il est reparti dans la forêt, son corps ne fuyait plus. Il avançait, comme imprégné d’une vitalité nouvelle. D’une conviction armée dans ses tripes. Une conviction qui était déjà là, au début, mais que, tout obnubilé que j’étais par son apparence, je n’avais pas remarqué. Ce type n’allait pas abandonner. Et je me suis dit, finalement, que ce que je ressentais pour lui, ce n’était pas de la peine. Mais plutôt, de l’admiration.

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