Coup de chaud en Antarctique !

Péninsule Antarctique

Bonjour à tout.es !

 

L’arctique se réchauffe plus vite que le reste du monde. Vous le saviez peut-être ou sûrement. En tout cas, les journaux en parlent de plus en plus souvent. D’ailleurs, au début, il était question d’un réchauffement 2 ou 3 fois plus rapide que le reste du monde (actuellement autour de 1,1°C sur la moyenne des dix dernières années). Puis, à mesure du réchauffement et des études plus précises, ce chiffre est passé à 4. Pour la région du Svalbard, le réchauffement est même 6 à 7 fois plus rapide que dans le reste du monde. C’est un phénomène bien connu en Arctique, qu’on appelle l’Amplification Polaire. Ce phénomène est dû à la combinaison des mouvements océaniques et atmosphériques, qui ont tendance à transporter la chaleur vers les pôles.

1. Et l’Antarctique ?


Hé bien, c’est plus compliqué de se prononcer. On a bien détecté un impact des activités humaines dans certaines régions, comme la Péninsule antarctique ou l’Antarctique de l’Ouest, mais au niveau continental, les observations, pendant bien longtemps, n’ont pas été assez nombreuses. Pourtant, à en croire les modèles climatiques, nous devrions être capables de détecter un réchauffement d’origine humaine, à l’échelle de tout le continent. Et voilà à quel problème s’est attelée une équipe de recherche française (Casado et al., 2023), dont les résultats ont été publiés récemment dans le magazine Nature.

Zoom sur l’OAA

Revenons à nos moutons. S’il est si difficile d’estimer la variation de température en Antarctique, c’est en partie à cause de la variabilité naturelle. La variabilité naturelle, c’est l’ensemble des mécanismes naturels qui impactent le continent et qui modifient d’une année sur l’autre sa température moyenne.

Parmi ces phénomènes naturels qui jouent sur cette variabilité naturelle, il y a ce qu’on appelle le SAM : Southern Annual Mode. Soit, le Mode Annulaire Sud, ou plus simplement, l’oscillation antarctique (OAA). Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut savoir qu’autour de l’Antarctique, il y a une ceinture de vents forts, qui se déplace d’ouest en est en impactant le climat sur une large bande centrée autour des 50° de latitude sud, englobant l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et, bien sûr, l’Antarctique (voir figure ci-dessous). Là où ça se complique, c’est que cette ceinture n’est pas fixe dans l’espace. Elle oscille lentement sur un axe nord-sud. Cette variation, c’est la fameuse OAA.

 

 

C’est donc la variation de cette OAA qui vient s’ajouter, comme une sorte de brouillard, au signal de température qu’on devrait être capable de détecter sur tout le continent, et qui fausse les observations. Par analogie, c’est comme si un type augmentait la température de votre salle de sport d’un demi-degré pendant que vous êtes en train de courir. Vous ne le percevriez probablement pas. Là, c’est pareil. Pour parler de ce genre de phénomène, les scientifiques utilisent le terme de bruit.

Et donc, dans le contexte ?

Pour pallier ce manque d’information, pour mieux discriminer ce qui est d’origine naturelle de ce qui est d’origine humaine, il faut donc des observations. Or, en Antarctique, il y a très peu de stations météo, et les premières observations exploitables n’ont pas plus de soixante ans. Ce qui est bien court pour une analyse climatique.

Afin de récupérer davantage de données, les chercheurs du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, à Saclay, sont donc allés récupérer des carottes de glaces issues de carottages divers, effectués dans sept grandes régions de l’Antarctique. En étudiant la composition de la glace de 78 carottes au total (plus spécifiquement, en comparant les ratios d’un isotope de l’oxygène), ils sont parvenus à reconstruire les variations de température stockées dans la glace depuis 1000 ans.

Ils ont ensuite appliqué tout un tas de méthodes mathématiques plus ou moins complexes, et sont parvenus à déduire sans ambiguïté que la tendance au réchauffement depuis 1950 va bien au-delà d’une simple variabilité naturelle. En, prime, ce réchauffement est deux fois plus rapide que dans le reste du monde, et parfois 20 % à 50 % plus important que les prédictions des modèles climatiques. Ce qui a permis aux chercheurs de conclure que le forçage anthropique n’est pas moins marqué en Antarctique de l’est qu’en Péninsule ou en Antarctique de l’ouest. Simplement, il y est davantage bruité par la variabilité naturelle.

Sur le graphique ci-dessous (que j’ai repris du papier original, en le simplifiant), vous pouvez voir les résultats de leur étude, à savoir la tendance de température en °C par décennie, pour chaque région étudiée.

Adapté de Casano et al., 2023. Tendance de température en °C par décennie, pour chaque région étudiée. En rouge, les tendances sur les 55 dernières années. En noir, celles sur 1000 ans. En cercle, les estimations des modèles, en carrés, les données observées à partir des carottes.

Ironie de l’histoire, deux stations météo polaires, Vostok et Amundsen-Scott, avaient déjà observé un réchauffement climatique, et ce il y a plusieurs années. Mais ce résultat avait été contredit alors par un réseau plus vaste de stations côtières, lesquelles étaient soumises à une autre variabilité naturelle, et s’étaient donc bien plantées.

Bilan : il vaut mieux toujours multiplier les sources !

2. À ce propos… Comment vont les plateformes flottantes d’Antarctique ?

Vous vous souvenez, j’ai déjà abordé ce point dans certaines pastilles climat (ici ou très récemment, ). Je parle de ces fameux ice-shelves, ces plateformes de glace flottante qui proviennent des glaciers et qui restent accrochées au continent tout en se mettant à flotter. Je vous remets l’illustration ci-dessous :

J’ai déjà raconté dans quelle mesure elles sont importantes pour la stabilité des glaciers qui sont en amont, et comment elles contribuent à retenir l’écoulement des glaciers, et donc l’augmentation du niveau de la mer, en plus de participer à toute a circulation océanique polaire.

Eh bien, une étude toute récente (du 12 octobre), publiée dans le magazine Science (Davison et al., 2023), des chercheurs viennent dresser un bilan de la situation. Pour se faire, ils ont mesuré, grâce à des données satellites, l’évolution de la masse des plateformes flottantes entre 1997 et 2021. Sur 162 plateformes observées, 71 ont perdu de la masse, par vêlage d’iceberg ou par fonte avec l’océan, et seules 29 ont légèrement gagné de la masse, et uniquement dans certaines régions spécifiques. Leur résultat est visible sur la figure ci-dessous.

Figure pas simple montrant la masse de glace perdue par les plateformes, en milliard de tonnes, entre 1997 et 2021. En rouge, la plateforme a perdu de la glace. En bleu, elle en a gagné. La taille du cercle correspond au volume gagné ou perdu, et est limitée à 500Gt. Quand la variation est supérieure à 500, elle est indiquée dans le cercle. Les teintes rouges et bleues visibles sur la carte correspondent au taux de fonte via l’océan, en mètre par an (saturé à -2 et +2 m/an) (Davison et al., 2023).

 

 

En détail, il s’avère que sur les 71 plateformes en déficit de masse, environ 48 ont principalement perdu de la masse via la fonte avec l’océan, davantage que par vêlage d’iceberg, ce qui renforce les inquiétudes vis-à-vis du réchauffement de l’eau de mer dans les cavités sous les plateformes, et leur impact sur celle-ci.

Zoom sur la région d’Amundsen


Un article tout frais tout chaud (Naughten et al., 2023), s’intéresse justement à la région de la mer d’Amundsen, particulièrement surveillée depuis quelques années, car sujette à la fameuse déstabilisation de l’Antarctique. Les chercheurs ont modélisé le comportement des plateformes dans ce secteur. Selon leur étude, l’augmentation de la fonte de la glace par le biais d’un réchauffement océanique a d’ores et déjà condamné ces plateformes. Pour le dire autrement, qu’on réduise drastiquement les émissions de Gaz à Effet de Serre (pour rester sous les 1,5°C ou 2°C de réchauffement) ou bien qu’on se contente des promesses actuelles (qui nous amènent sur un réchauffement de 2,7°C-3°C), cela ne ferait pas de différence. Cette étude est cependant à mettre en parallèle avec celles dont j’ai parlé ici, issues d’un vaste projet de modélisation, et qui porte des conclusions un peu moins absolues.


Quoiqu’il en soit, au total, c’est donc plus de 7500 Gt de glace qui ont été perdus depuis 1997 par les plateformes flottantes. Ce qui correspond à environ 4,3 piscines olympiques déversées chaque seconde dans l’océan austral… Et ce, pendant 24 ans.

Médaille d’or, n’est-ce pas ?


Sources :

 

Ice core records suggest that Antarctica is warming faster than the global average. Nat. Clim. Chang. (2023).
https://doi.org/10.1038/s41558-023-01795-1

Casado, M., Hébert, R., Faranda, D. et al. The quandary of detecting the signature of climate change in Antarctica. Nat. Clim. Chang. (2023).
https://doi.org/10.1038/s41558-023-01791-5


Benjamin J. Davison et al., Annual mass budget of Antarctic ice shelves from 1997 to 2021.Sci. Adv. 9 ,eadi0186(2023).
DOI:10.1126/sciadv.adi0186


Naughten, K.A., Holland, P.R. & De Rydt, J. Unavoidable future increase in West Antarctic ice-shelf melting over the twenty-first century. Nat. Clim. Chang. (2023).
https://doi.org/10.1038/s41558-023-01818-x

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